2012 : 800 ans de la fondation des Sœurs pauvres par sainte Claire

Légende Mineure

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Légende Mineure,, ou vie de François pour l'usage liturgique, par Saint Bonaventure - (traduction Damien Vorreux, ofm) ; cf. Original latin : Légende mineure.

Sommaire

[modifier] I - Sa conversion

1.- La grâce de Dieu s'est tout dernièrement manifestée en la personne de François, son serviteur ; le Père des miséricordes et des lumières lui avait préparé, dans sa tendresse, une telle profusion de grâces que (nous le constaterons à l'évidence dans tout le déroulement de sa vie) non seulement il le tira des ténèbres de la vie mondaine pour le mener à la lumière, mais il le rendit célèbre par la perfection de ses vertus et de ses mérites, jusqu'à cette éclatante et rare faveur : la reproduction en lui des glorieux mystères de la Croix.

Originaire de la ville d'Assise, sur le territoire de la vallée de Spolète, il avait d'abord reçu de sa mère le prénom de Jean ; son père le nomma François ; mais s'il conserva le prénom imposé par son père, il ne perdit rien de la grâce contenue dans celui qu'avait choisi sa mère. Grandi en effet au milieu des vanités, entouré de ces fils des hommes qui sont frivoles , nanti d'un petit bagage de connaissances, il se lance d'abord dans le négoce et traite des affaires qui lui rapportent gros ; mais, Dieu aidant, jamais il ne se laissa entraîner par la fougue des passions dans ce milieu de jeunes libertins, jamais il ne s'attacha désespérément à l'argent ni aux trésors dans ce milieu de marchands cupides.

2. - Le Seigneur avait déposé au fond de l'âme du jeune François une douce tendresse et un sens de la pitié qui le rendait généreux envers les pauvres, et ce sentiment grandissant en son cœur d'enfants avait fini par le remplir d'une telle bonté qu'il avait décidé - il n'était pas sourd, lui, quand on lisait l'Evangile ! - de donner à quiconque lui demanderait surtout à qui invoquerait, à cet effet, l'amour de Dieu. Tout jeune encore il résolut, et fit vœu devant le Seigneur, de ne jamais refuser, si possible, qu'on lui demanderait « pour l'amour de Dieu » ; noble promesse qu'il observa sans défaillance jusqu'à la mort, ce qui lui valut toujours plus de grâce et d'amour du Seigneur. Une petite flamme d'amour divin couvait donc continuellement dans son cœur, mais le jeune homme, plongé dans le monde et toutes ses ambitions, ignorait encore les secrets que devait lui révéler le ciel, lorsque la main du Seigneur s'appesantit sur lui  : une grave maladie et une longue faiblesse furent la douloureuse épreuve physique qui disposa son âme à l'invasion et à l'illumination de l'Esprit-Saint.

3.- Mais les forces lui revinrent peu à peu ; ses dispositions intérieures marquaient un changement et un progrès. Or voilà qu'un jour, inopinément, il rencontra un chevalier noble de naissance mais démuni de tout ; aussitôt le souvenir du Christ, ce noble roi et ce pauvre tout à la fois, frappa François ; ému de compassion, il se dépouilla de la tenue élégante qu'il venait de se faire confectionner, et il l'en revêtit. - La nuit suivante, tandis qu'il dormait, Celui pour l'amour duquel il était venu en aide au chevalier pauvre lui montra, dans une vision bien significative, un vaste et merveilleux palais aux panoplies d'armes marquées du signe de la croix ; il lui promit et lui certifia que tout cela serait pour lui et pour ses soldats s'il avait le courage de prendre la Croix du Christ pour étendard. A partir de ce moment, François se dégagea des obligations et de l'agitation des affaires ; il se tenait volontiers à l'écart dans la solitude, amie des chagrins et des peines. Longues et instantes prières, gémissements ineffables  : il était tendu, anxieux dans sa recherche incessante, il demandait au Seigneur de lui indiquer le chemin de la perfection ; il mérita de voir son désir exaucé.

4.- Un jour qu'il priait ainsi dans la solitude, le Christ Jésus lui apparut comme crucifié et lui dit : Celui qui veut venir après moi doit renoncer à lui-même, porter sa croix et me suivre . Ce verset d'Evangile lui fit impression au point de brûler son âme au feu dévorant de l'amour et l'emplit du désir poignant de souffrir avec lui. Car à la vue du crucifié son âme se fondit , et le souvenir de la Passion du Christ le vrilla si profond qu'il ne pouvait plus détacher des plaies du Seigneur en croix le regard intérieur de son âme, et se retenait difficilement de gémir et de pleurer. Pour l'amour du Christ Jésus, il avait donc abandonné, comme méprisables, sa maison et toute la fortune qu'elle lui réservait, mais il sentait bien qu'il avait découvert un trésor caché et la splendeur d'une perle précieuse  ; passionnément avide de les posséder, il se mit en mesure de se défaire de tout pour troquer - divin marché ! - le négoce du monde contre celui dont parle l'Evangile.

5.- Un jour que François était sorti dans la campagne pour méditer ses pas le conduisirent du côté d'une église dédiée à saint Damien, si vétuste qu'elle menaçait ruine ; poussé par l'Esprit, il y entra pour prier, et prosterné devant le crucifix, il se sentit l'âme envahie, durant sa prière, d'un réconfort et d'une douceur extraordinaires. Fixant alors, de ses yeux baignés de larmes, la croix du Seigneur, il entendit, de ses oreilles de chair, une voix miraculeuse tombant du crucifix lui dire par trois fois : « François, va et répare ma maison qui, tu le vois, tombe en ruines ! » Effrayé d'abord de recevoir un ordre si extraordinaire d'une voix si étrange, puis débordant de joie et d'émerveillement, aussitôt il bondit, se dispose à obéir et réfléchit aux moyens à prendre pour réparer les murs de cette église matérielle. Mais l'Eglise que voulait en premier lieu lui désigner la voix était celle que le Christ s'est achetée à si grand prix ; le Saint-Esprit, plus tard, le lui apprit, et lui-même le révéla à ses plus intimes compagnons.

6.- Sans attendre, dès qu'il le peut, il se défait de tout pour l'amour du Christ, va trouver le pauvre prêtre qui desservait ce sanctuaire, lui offre son argent pour la réparation de son église et pour les besoins des pauvres et sollicite en suppliant la permission de séjourner quelque temps auprès de lui. D'accord pour le séjour, le desservant refusa l'argent, par crainte de la famille. François, dans son désintéressement absolu, envoya dans un coin de fenêtre cet amas de pièces métalliques, avec autant de mépris que pour de la boue. Mais il se doutait bien que cet exploit lui attirerait les fureurs de son père ; aussi, pour laisser carrière ouverte à la colère , il part se cacher plusieurs jours durant dans une grotte inconnue de tous, pour prier, jeûner et pleurer. Finalement il se sentit envahir d'une joie surnaturelle ; revêtu de la force d'en-haut , il sort confiant de sa cachette et pénètre dans la ville le front haut. Quand la jeunesse d'Assise le vit arriver, les traits tirés et l'âme transformée, ils se dirent qu'il avait perdu la tête, le poursuivirent comme un fou en lui jetant de la boue et le couvrant d'insultes. Lui, sensible et inébranlable, passait au milieu des injures comme s'il n'entendait rien.

7.- Le plus enragé, le plus furieux de tous était son propre père qui semblait avoir oublié les liens du sang et tout sentiment de compassion : il traîna son fils chez lui, se mit à l'accabler de coups et l'enchaîna, pour reconvertir son âme aux doux charmes du monde en meurtrissant et maltraitant son corps. Mais il dut se rendre à l'évidence : le serviteur du Seigneur était tout prêt à supporter pour le Christ les pires traitements. Il vit clairement qu'il n'aboutirait pas à le faire changer d'attitude, et il mit une obstination véhémente à vouloir le traduire devant l'évêque de la ville, entre les mains duquel François renoncerait à ses droits d'héritier de toute la fortune paternelle. Le serviteur du Seigneur s'y prête bien volontiers ; à peine arrivé en présence de l'évêque, sans attendre un moment ni hésiter en quoi que ce soit, sans attendre un ordre ni exiger une explication, il enlève tous ses vêtements et quitte jusqu'à ses chausses. Emporté par son ivresse spirituelle, il n'eut aucune honte de sa nudité complète devant toute l'assistance, pour l'amour de Celui qui pour nous fut attaché nu sur la croix.

8.- Délivré désormais des attaches de toute passion terrestre, dédaigneux du monde, il abandonne sa ville natale, allègre et sans souci. En pleine forêt, il chantait en français les louanges du Seigneur, lorsque surgirent des voleurs. Le héraut du Grand Roi, sans aucune crainte, poursuivit son chant : voyageur demi-nu et dépourvu de tout, il trouvait sa joie comme les Apôtres, dans la tribulation .

Epris de totale humilité, il se rendit chez les lépreux pour les servir : en s'obligeant à se plier et à peiner jusqu'à se faire l'esclave de personnes misérables et répugnantes, il voulait apprendre parfaitement, avant de l'enseigner, le parfait mépris de soi-même et du monde. Aucun malade autrefois ne pouvait lui inspirer plus d'horreur ; mais sous l'emprise de la grâce ruisselant dans son âme, il se mit à leur entière disposition, d'un cœur si humble qu'il leur lavait les pieds, bandait leurs plaies, en ôtait les lambeaux de chair pourrie, étanchait le pus. Dans l'ardeur de son extraordinaire dévotion, il se jetait même sur leurs plaies chancreuses pour les embrasser, appliquait ses lèvres sur cette décomposition pour se rassasier d'abjection , pour imposer à l'orgueil de la chair la loi de l'Esprit ', et pour acquérir une paisible maîtrise de lui-même après avoir terrassé cet ennemi que chacun porte en soi.

9.- Il avait donc posé comme base cette humilité telle que la veut le Christ ; il était devenu riche de sa pauvreté ; il songea alors, quoique ne possédant absolument rien, à la réparation de l'église selon l'ordre reçu du crucifix. Et il s'y mit avec ardeur ; bien qu'exténué de jeûnes, il chargeait sur son pauvre dos son lourd fardeau de moellons ; il ne rougissait pas d'aller mendier des subsides à ceux-là mêmes chez lesquels il avait autrefois étalé ses richesses. Quelques fidèles commençaient à soupçonner la haute vertu de l'homme de Dieu : avec leur aide généreuse, après Saint-Damien ce furent les églises délabrées et abandonnées de Saint-Pierre et de Notre-Dame qu'il répara : travail matériel qui symbolisait par avance l'œuvre spirituelle que le Seigneur avait dessein de lui confier plus tard. Car de même qu'il avait remaçonné un triple édifice, de même, sous son impulsion, c'est l'Église qui allait retrouver une triple vitalité grâce au genre de vie, à la règle et à l'enseignement du Christ transmis par lui. La voix tombant du crucifix lui avait donné par trois fois l'ordre de réparer la maison : là encore c'était un signe prophétique ; dans les trois ordres institués par lui nous le voyons aujourd'hui réalisé.


[modifier] II. Fondation de l'Ordre, puissance de la prédication de François

1.- La réparation des trois églises achevée, il s'attacha à la dernière, celle de la Vierge, pour de longs séjours et de ferventes prières : par les mérites de celle qui donna au monde le Christ, rançon de notre salut, il obtint de découvrir le chemin de la perfection, et cela grâce à l'Evangile dont Dieu lui fit connaître l'esprit et la vérité.

Un jour en effet, au cours de la messe, on lisait l'Evangile : c'était le passage où les disciples envoyés en prédication s'entendent prescrire la façon évangélique de vivre, à savoir : ne posséder ni or ni argent, pas de monnaie dans la ceinture, pas de sac de voyage, pas de tunique de réserve, pas de chaussures, pas de bâton . A ces mots, l'Esprit du Christ le couvrit et l'envahit avec une telle force que sa façon de vivre en fut radicalement transformée : des idées et des sentiments jusqu'à l'habit et au comportement. Sans attendre, il ôte ses chaussures, lance au coin sa canne, abandonne besace et argent, ne garde qu'une seule pauvre tunique, jette sa ceinture qu'il remplace par une corde ; il met tout son cœur à réaliser ce qu'il vient d'entendre, pour se conformer en tout à cette règle de perfection donnée aux Apôtres.

2.- La puissance incendiaire de l'Esprit du Christ l'embrasait tout entier ; il commença, tel un autre Elie, à devenir le héraut de la vérité ; il commença à guider certains hommes vers la sainteté parfaite, il commença une campagne d'invitation universelle à la pénitence. Quand il parlait, ce n'était ni pour débiter des babioles ni pour faire rire, mais ses paroles étaient tout imprégnées de la force de l'Esprit-Saint : elles pénétraient jusqu'au plus profond des cœurs, plongeaient ses auditeurs dans la stupéfaction, et leur puissance finissait par amollir les plus obstinés. Ce qu'il y avait de sublime et de saint dans son entreprise, beaucoup le découvraient dans la vérité qui émanait de son enseignement tout simple et de sa vie. Quelques-uns, à son exemple, commencèrent à s'éprendre de pénitence puis se joignirent à lui et, dans le même accoutrement, partagèrent sa vie. L'humble François décida qu'ils s'appelaient Frères Mineurs.


3.- Ils étaient six frères déjà qui avaient répondu à l'appel du Seigneur. François, leur père et leur berger plein d'amour, découvrit un jour un endroit solitaire où il se fixa pour revoir défiler et pleurer avec amertume ses années de jeunesse écoulées non sans faute, et pour demander pardon et retour en grâce, tant pour lui que pour la famille qu'il avait engendrée dans le Christ . Un sentiment de joie extatique s'empara de tout son être et il obtint la certitude(1) que ses péchés lui étaient pleinement remis, jusqu'au dernier quart d'as . Arraché alors à lui-même, absorbé tout entier dans une lumière qui le vivifiait, il eut la claire vision de tout ce qui allait lui advenir, à lui-même et à ses frères ; il en fit lui-même plus tard la confidence à son petit troupeau , pour l'encourager, lui annonçant quels progrès et quelle extension réservait à l'Ordre la bonté de Dieu.

Très peu de temps après, quelques nouvelles recrues portèrent leur nombre à douze ; alors le serviteur de Dieu résolut d'aller se présenter au Siège Apostolique avec son équipe d'hommes simples : il voulait solliciter du Saint-Siège, par de suppliantes instances, qu'il engage son autorité plénière pour approuver la règle de vie que le Seigneur lui avait révélée et que lui-même avait rédigée en peu de mots.

4.- Il était encore en chemin avec ses compagnons, dans l'intention d'obtenir audience du Souverain Pontife qui était alors le seigneur Innocent 111 ; le Christ, force et sagesse de Dieu, prévint et prépara son arrivée ; il daigna, dans sa bonté, gratifier d'une vision son vicaire pour lui ordonner d'accueillir sans difficulté le petit pauvre suppliant, et de lui donner son accord avec bienveillance. Le Pontife romain vit donc en songe la basilique du Latran prête à s'écrouler ; mais un pauvre homme, petit et d'aspect misérable, la soutenait de son épaule pour empêcher l'effondrement. Lorsque ensuite le Pontife, douée d'une sagesse remarquable, considéra le serviteur de Dieu, la limpidité de cette âme toute simple, son mépris du monde, son amour de la pauvreté, sa ténacité dans son désir de perfection, son zèle pour les âmes et l'ardent amour qui caractérisait sa volonté de sainteté, il déclara : « Voilà vraiment celui qui, par son action et son enseignement, soutiendra l'Église du Christ ! » Il conçut pour François une fervente et solide amitié, acquiesça sans réserve à sa demande, approuva sa règle, lui donna mission de prêcher la pénitence, bref lui accorda tout ce qu'il sollicitait et promit d'accorder plus tard bien davantage encore.

5.- Fort de la grâce d'en-haut et de la garantie du Souverain Pontife, François partit plein de confiance et prit le chemin de la vallée de Spolète, pour y vivre réellement et pour y enseigner par la prédication la véritable perfection évangélique dont son âme avait conçu le projet et que, par vœu, il avait promis de réaliser. Mais un problème se posa aux frères : devaient-ils vivre parmi les hommes ou bien se retirer dans la solitude ? François demanda à Dieu, par une instante prière, de lui révéler le bon plaisir de sa volonté. La lumière lui vint du ciel, et une révélation lui fit comprendre sa mission divine : gagner au Christ les âmes que le diable s'efforçait de ravir. Il se décida : il choisit de vivre pour tous les autres plutôt que pour lui tout seul . Il se retira dans une chaumière abandonnée près d'Assise pour y vivre avec ses frères conformément à la sainte pauvreté, dans toute la rigueur d'une vie religieuse, et rayonner de là pour prêcher aux populations la Parole de Dieu selon que les lieux et les saisons leur en fourniraient l'occasion. Devenu héraut de l'Evangile, il parcourait cités et bourgades annonçant le royaume de Dieu , non pas dans le docte langage de la sagesse humaine mais par la vertu de l'Esprit-Saint . Et le Seigneur inspirait son interprète, lui révélant avant qu'il parle ce qu'il aurait à dire, et corroborant ensuite par des miracles ce qu'il avait dit .

6.- Un jour, en effet, où, physiquement éloigné de ses fils, il passait la nuit en prières, comme cela lui arrivait souvent, voilà que vers minuit - quelques frères dormaient, les autres priaient - un char de feu d'une merveilleuse splendeur surmonté d'un globe resplendissant, ressemblant à un soleil, entra dans la chaumière des frères par la petite porte et fit trois fois le tour de la pièce. A ce spectacle grandiose et merveilleux, ceux qui veillaient furent stupéfaits ; ceux qui dormaient s'éveillèrent, terrifiés. Leurs cœurs furent éclairés non moins que leurs yeux, si bien qu'à cette admirable lumière ils purent lire à découvert dans la conscience les uns des autres. Chacun pénétrant le cœur de tous, ils furent unanimement d'avis que le Seigneur voulait leur montrer, sous cette apparence symbolique, leur père François venant avec l'esprit et la puissance d'Elie , et le désignait comme chef de leur armée spirituelle, char d'Israël et aussi son conducteur . Le saint, de retour près de ses frères, ragaillardit leur courage en leur parlant de cette vision que le ciel leur avait envoyée ; et désormais il pénétrait les secrets de leurs consciences, prédisait l'avenir et accomplissait des miracles. Il devenait évident pour tous que l'esprit d'Elie, mais deux fois plus puissant, était venu habiter en lui avec une telle plénitude que le plus sûr, pour tous, était de suivre sa vie et ses enseignements.

7.- Il y avait alors dans un hôpital près d'Assise un religieux de l'ordre des Croiziers, nommé Morico, depuis longtemps rongé par une grave maladie ; on le croyait déjà près de mourir. Il envoya un messager supplier instamment l'homme de Dieu de bien vouloir intercéder pour lui près du Seigneur. Le saint y consentit volontiers, commença par prier, émietta du pain, le pétrit avec un peu d'huile puisée à la lampe qui brûlait devant l'autel de la Vierge, et fit porter son électuaire au malade par les frères en disant : « Portez à notre frère Morico ce remède qui, grâce à la puissance du Christ, non seulement lui rendra pleine santé, mais fera de lui un soldat vigoureux qui s'enrôlera pour toujours dans notre armée. » Et, de fait, le malade n'eut pas sitôt absorbé ce médicament préparé sur ordre de l'Esprit-Saint, qu'il se leva guéri et retrouva, grâce à Dieu, la vigueur du corps et de l'âme. Il entra dans l'Ordre sans tarder, porta longtemps une cuirasse à même sur la peau, se contenta toujours d'aliments crus sans jamais manger rien de cuit, et ne but jamais de vin.

8.- C'est vers cette époque aussi qu'un prêtre d'Assise, nommé Sylvestre, homme d'une simplicité de colombe et d'une grande droiture, vit en songe toute la contrée investie par un énorme dragon : son apparition affreuse et terrifiante semblait devoir signifier pour le monde entier l'approche du cataclysme final. Une lumineuse croix d'or plantée dans la bouche de François apparut ensuite, dont le sommet atteignait le ciel, et dont les bras s'étendaient jusqu'aux extrémités de la terre. A sa vue, le dragon sanguinaire et horrible prit la fuite, et pour toujours. Le songe se renouvela trois fois, et le saint homme comprit la mission que le Seigneur destinait à François : brandir le glorieux étendard de la croix, écraser la puissance et la méchanceté du dragon, éclairer les cœurs fidèles en projetant sur eux, tant par sa vie que par son enseignement, les splendides lumières de la vérité. - De sa vision, Sylvestre fit à l'homme de Dieu et aux frères un récit détaillé ; peu de temps après, quittant le monde, il mit tant de persévérante ardeur à suivre les traces du Christ à l'exemple du bienheureux Père, que sa vie dans l'Ordre accrédita la vision qu'il avait eue dans le siècle.

9.- Un frère nommé Pacifique rencontra un jour, à l'époque où il menait encore une vie mondaine, le serviteur du Seigneur qui prêchait dans un monastère à San Severino ; et la main de Dieu fut sur lu i : il vit François comme marqué lui-même du signe de la croix par deux épées resplendissantes ; l'une allait de la tête aux pieds, et la deuxième, transversale, d'une main à l'autre. Il n'avait jamais vu le visage de cet homme qui prêchait, mais un tel prodige lui tint lieu de présentation. Frappé de stupeur, ému et terrifié par la puissance de ses paroles, comme s'il était lui-même transpercé par le glaive de l'Esprit sortant de la bouche du prédicateur, il s'attacha au bienheureux Père, dédaigneux désormais de toute la gloire que le monde pouvait lui offrir.

Plus tard, c'est lui encore qui, très avancé en sainteté, mérita de voir sur le front de François, avant de devenir ministre en France - il y fut le premier provincial - un grand Tau dont les couleurs variées donnaient au visage du saint une admirable beauté. Ce signe Tau avait en effet toute la vénération et toute la dévotion du saint : il en parlait souvent pour le recommander, le traçait sur lui-même avant de commencer chacune de ses actions, et l'inscrivait de sa main au bas des lettres qu'il envoyait, comme s'il voulait mettre tout son zèle à imprimer ce Tau, selon la parole du prophète, sur le front de ceux qui gémissent et pleurent leurs péchés , de tous les vrais convertis au Christ Jésus.


[modifier] III - Les vertus dont Dieu le gratifia

1.- Disciple de Jésus crucifié, François, dès le début de sa conversion, crucifia sa chair avec ses penchant s en leur imposant une discipline d'une telle rigidité, et il matait ses instincts sensuels par une mortification et une tempérance si rigoureuses, que c'est à peine s'il accordait à la nature ce qui lui est nécessaire pour se soutenir. Tant qu'il fut en bonne santé, il n'acceptait qu'à contrecœur et rarement des aliments cuits ; encore les mélangeait-il parfois de cendre pour les rendre amers, ou les noyait-il dans l'eau pour leur faire perdre toute saveur. Pour la boisson il pratiquait une sévère sobriété, refusant le vin à son corps, pour hausser son âme jusqu'à la lumière de la sagesse  ; Même brûlé de soif, il ne buvait d'eau qu'à peine assez pour se désaltérer. C'est la terre nue qui, la plupart du temps, servait de lit à son pauvre corps fatigué, avec une pierre ou une bûche en guise d'oreiller et, comme couverture, sa tunique de tissu très commun, rêche et grossier. L'expérience lui avait appris que l'austérité met en fuite nos ennemis pervers, les démons, tandis qu'ils prennent plaisir et sont encouragés à tenter les sensuels et les voluptueux.

2.- Austère, toujours sur ses gardes , il veillait avec le plus grand soin sur ce trésor inappréciable mais placé dans un vase d'argile  : la chasteté. Il s'appliquait à la conserver avec tout l'honneur qu'on doit à une vertu si sainte, et cela par la pureté absolue de l'âme et du corps. Dans les débuts de sa conversion, avec le courage et la ferveur de l'Esprit il lui arrivait, en plein hiver, de se plonger dans un fossé d'eau glacée ou de neige pour mater pleinement l'ennemi que chacun porte en soi et préserver des atteintes de la volupté la blanche robe de son innocence. C'est par des pratiques de ce genre que commença à resplendir en lui cette belle pureté, cette entière maîtrise qu'il acquit sur sa chair ; on aurait pu croire qu'il avait passé contrat avec ses yeux non seulement il fuyait tout spectacle qui pouvait flatter sa chair, mais se refusait même à jeter les yeux tout ce qui présentait un caractère de curiosité ou de futilité.

3.- Il avait conquis la pureté du cœur et du corps ; il avait presque atteint les sommets de la sainteté ; et pourtant il ne cessait de clarifier toujours plus les yeux de son âme par des ruisseaux de larmes, car ce qu'il désirait contempler, c'étaient les pures clartés du ciel, et il se souciait peu du préjudice causé par les larmes aux yeux de son corps. A pleurer continuellement il avait fini en effet par contracter une très grave maladie d'yeux ; mais il ne voulut jamais obéir au médecin, qui lui prescrivait de ne pas pleurer s'il ne voulait devenir aveugle. Il préférait, disait-il, perdre la vue que s'interdire, au prix de l'extinction en lui de toute dévotion, les larmes qui permettent de voir Dieu parce qu'elles rendent plus pur le regard intérieur. - Entre ces accès de larmes, qui étaient une grâce du ciel, le saint conservait, dans son cœur comme sur les traits de son visage, la joie et la sérénité. Sa conscience limpide lui permettait de se laisser envahir d'une telle joie que son esprit continuellement bondissait en Dieu et qu'il ne cessait d'exulter à la vue ou à la pensée de toutes les oeuvres de Ses mains .

4.- L'humilité, sauvegarde et parure de toutes les vertus, avait fait de François son homme-lige : nombre de vertus resplendissaient en lui à un degré éminent, mais c'est bien elle qui semblait dominer toutes les autres chez le plus petit des Mineurs. Il se proclamait le plus grand des pécheurs ; à ses propres yeux, il n'était absolument rien autre qu'un ustensile de rebut, un méchant vase d'argile , alors qu'en réalité Dieu l'avait choisi comme un vase de sainteté, rutilant de toutes les beautés de la grâce et de la vertu et consacré au service du seul Saint. Il veillait avec soin à entretenir à ses propres yeux et aux yeux d'autrui le spectacle de son abjection ; il révélait par des aveux publics ses manquements cachés, mais il conservait soigneusement dans le secret de son cœur les dons reçus de l'Esprit, afin de ne pas exposer à la gloire ce qui aurait pu lui être l'occasion de chute. Afin d'accomplir toute justice dans la pratique de la parfaite humilité, il cultivait la soumission non seulement aux supérieurs mais même aux inférieurs : il avait l'habitude de promettre obéissance au frère, si simple fût-il, qui l'accompagnait en voyage. Il ne tranchait pas du prélat donnant des ordres du haut de son autorité ; non : comme un vrai ministre et serviteur il obéissait, par humilité, même à ses sujets.

5.- La très haute pauvreté est la compagne de la sainte humilité : parfait imitateur du Christ, François eut à cœur de la prendre pour épouse et lui voua un amour éternel . Non content de quitter pour elle père et mère, il distribua aux pauvres tout ce qu'il pouvait avoir. On ne vit jamais un homme plus avare de son or que lui de sa pauvreté ; personne jamais ne surveilla son trésor avec plus de soin que lui n'en mit à garder cette perle dont parle l'Evangile. Du début de sa vie religieuse jusqu'à sa mort, il n'eut pour toutes richesses que sa tunique, une corde, des caleçons. C'est dans le besoin seulement et dans la pauvreté qu'il paraissait être le plus fier et le plus joyeux. S'il rencontrait un homme extérieurement plus pauvre que lui, il se gourmandait luimême aussitôt, pour s'exciter à l'imiter ; il craignait d'avoir le dessous dans cette lutte à qui serait matériellement le plus pauvre ; lutte qu'il considérait comme un assaut à qui serait spirituellement le plus noble. La pauvreté, pour lui, était le gage qui permettra d'entrer un jour en possession de l'héritage éternel ; il la plaçait beaucoup plus haut que tous les biens terrestres, qui n'ont qu'un temps ; il comptait pour rien la souveraineté d'un instant sur ces richesse décevantes. Il témoignait plus d'amour à la pauvreté qu'on n'en ressent pour les plus vastes fortunes, et sur ce point il aurait voulu surclasser tous les autres hommes, lui qui avait appris par elle à se juger inférieur à tous.

6.- Son amour de la très haute pauvreté permit à l'homme de Dieu d'enrichir son trésor de sainte simplicité : lui qui ne possédait en propre absolument rien en ce monde, il semblait être, dans le Créateur du monde, propriétaire de toute chose et de tout bien. Il possédait un regard, c'est-à-dire une attitude d'esprit, d'une simplicité de colombe ; tout objet qu'il voyait, sa contemplation le mettait en référence avec l'Artisan souverain ; c'est le Créateur qu'en chaque objet il savait découvrir, aimer et louer. Ainsi en arriva-t-il, par une faveur de la bonté du ciel, à posséder tout en Dieu et Dieu en tout.

A force de remonter à l'Origine première de toutes choses, il en était venu à donner les noms de frère et de sœur aux créatures, mêmes les plus humbles, puisqu'elles et lui étaient sorties du même et unique principe ; il était enclin cependant à plus de tendresse et de douceur pour celles qui, par leur nature ou par l'enseignement symbolique de l'Ecriture, rappellent l'amour et la douceur du Christ. C'est la raison pour laquelle, par un effet de la puissance de Dieu, les bêtes à leur tour se sentaient attirées par lui, et même les objets inanimés obéissaient à son bon plaisir, comme si la simplicité et la droiture du saint l'avaient déjà rétabli dans l'état d'innocence.

7.- La Source de toute bonté avait aussi déversé, - avec quelle abondance et quelle plénitude ! dans le cœur du serviteur de Dieu, la tendresse et la douceur. Il semblait avoir un cœur de mère pour soutenir les affligés dans leurs malheurs ; la charité du Christ, infuse dans son âme, y avait multiplié la bonté innée. Son cœur se fondait de pitié à la vue des pauvres et des malades ; quand il ne pouvait matériellement venir à leur secours, il tâchait au moins de leur témoigner son amour, et pour cela il mettait toute sa délicatesse à décharger dans le Christ les fardeaux de misère et de détresse qu'il rencontrait dans une âme. Parce qu'il voyait en tous les pauvres la ressemblance du Christ, non seulement il donnait de grand cœur au premier venu les aumônes qu'il avait reçues, quitte à se passer lui-même du nécessaire, mais il appelait cela faire une restitution, comme si les pauvres en avaient été les propriétaires. Tout y passait : manteaux, tuniques, livres, jusqu'aux nappes d'autel, tant qu'il y avait une aumône à faire ; et pour aller jusqu'au bout dans l'accomplissement du parfait amour, c'est lui-même par-dessus le marché qu'il voulait dépenser et donner .

8.- Le zèle pour le salut de nos frères procède du Foyer de toute charité : c'est comme une épée acérée , une épée de feu . Cette épée transperça le cœur de François au point qu'il semblait tout dévoré de jalousie pour les âmes, enflammé d'ardeur pour leur conquête, mais aussi couvert des blessures du chagrin et de la pitié : en effet, lorsqu'il contemplait les âmes rachetées par le sang précieux du Christ Jésus, et qu'il y remarquait la souillure de quelque péché, il ressentait comme un terrible et douloureux coup de lance, et pleurait leur malheur avec une tendresse si pathétique qu'il les enfantait chaque jour, comme une mère, dans le Christ. C'est là ce qui explique toute la véhémence qu'il mettait à prier, l'activité débordante de ses tournées de prédication, et ses excès quand il s'agissait de donner l'exemple : il ne se considérait comme ami du Christ que s'il prenait soin des âmes rachetées par lui. C'est là aussi ce qui explique pourquoi, bien que sa chair innocente, soumise de plein gré à l'esprit, n'eût mérité aucun châtiment pour ses propres fautes, cependant, afin de donner l'exemple, il lui imposait toujours de nouvelles peines et de nouveaux travaux, cheminant pour autrui en de rudes sentiers  : il voulait suivre à la perfection les traces de Celui qui, pour sauver les autres, était allé jusqu'à se livrer lui-même à la mort .

9.- Le désir du martyre : quel meilleur témoignage pourrait-on découvrir de la ferveur du parfait amour portant vers Dieu cet ami de l'Epoux ? François ne désirait rien tant que s'offrir lui-même au Seigneur comme une hostie vivante ,.Trois fois il tenta de passer chez les infidèles ; deux fois la divine Providence y fit obstacle, mais à la troisième tentative, après avoir connu toutes sortes d'avanies, la prison, la bastonnade, des peines et des difficultés de toute nature, il fut enfin mené, car le Seigneur était son guide, en présence du Sultan de Babylone. François lui annonça l'évangile du Christ  ; l'Esprit-Saint et la puissance de Dieu lui communiquaient une telle force de persuasion , que le Sultan était dans l'émerveillement ; Dieu inclina son âme à la douceur et il écouta le saint avec bienveillance. A constater chez François ce cœur ardent, cette force d'âme, ce mépris de la vie, une éloquence si persuasive, le Sultan conçut pour lui attachement et dévotion : il le traita avec beaucoup d'égards, lui offrit de riches présents et le pressa de prolonger son séjour près de lui. Mais le saint, dans son parfait mépris du monde et de lui-même, rejeta comme de la boue tout ce qu'on lui offrait ; puis, constatant qu'il n'obtiendrait pas ce qu'il avait désiré, après avoir pourtant déployé loyalement tous ses efforts pour y réussir, revint en pays chrétien, averti d'ailleurs par Dieu en une révélation. Ainsi donc cet ami du Christ avait, de toutes ses forces, cherché à mourir pour lui, mais sans y parvenir ; il avait acquis cependant le mérite du martyre de désir, et s'il restait en vie, c'est que, par un privilège unique, il devait recevoir plus tard, de ce martyre, le sceau et le symbole.


[modifier] IV. Son amour de la prière, et son esprit de prophétie

1.- François, le serviteur du Christ, avait douloureusement conscience que son corps, pourtant rendu par son amour du Christ inaccessible à toute passion terrestre, le contraignait à cheminer en étranger loin du Seigneur  ; il s'efforçait donc de maintenir toujours au moins son esprit en présence du Seigneur, par une prière ininterrompue pour n'être point sans réconfort du Bien-Aimé. Qu'il marchât ou s'arrêtât, en voyage ou au couvent, au travail comme au repos, il s'adonnait à la prière avec toutes les puissances de son âme, au point qu'il paraissait lui avoir voué son cœur et son corps, toute son activité et tout son temps. Sa ferveur extatique l'entraînait souvent si haut que, ravi hors de lui-même, il ressentait alors ce qu'un homme ne peut ressentir, et perdait conscience de tout ce qui se passait autour de lui.

2.- Pour accueillir dans une plus grande paix les visites de l'Esprit et de ses consolations, il gagnait, pour y passer la nuit en prière, des lieux déserts ou des églises abandonnées. Il eut à y subir fréquemment les horribles assauts des démons qui, luttant contre lui corps à corps, tâchaient de le détourner de son application à l'oraison ; mais la puissance infatigable de ses prières ferventes les mettait en fuite. Une fois seul et apaisé, l'homme de Dieu faisait retentir les bois de ses gémissements, arrosait la terre de ses larmes, se frappait la poitrine, et comme s'il se sentait caché bien à l'abri dans la chambre la plus secrète du Palais, il parlait au Seigneur, répondant au Juge, suppliant le Père, jouant avec l'Epoux, s'entretenant avec l'Ami. C'est là qu'on le surprit, la nuit, priant les bras en croix, soulevé de terre et environné d'une nuée lumineuse : cette clarté rayonnante et cette lévitation de son corps témoignaient bien de l'admirable lumière qui éclairait son âme, et des hauteurs où planait son esprit.

3.- La puissance surnaturelle de telles extases lui donnait accès aux mystères et au secrets de la Sagesse , de Dieu ; nous en avons des témoignages certains, bien qu'il n'en ait jamais fait état en public, sauf lorsque son désir de sauver ses frères l'y poussait ou s'il en recevait l'ordre par une révélation d'en haut. Par son application constante à la prière et sa pratique des vertus, l'homme de Dieu était parvenu à une telle limpidité d'âme que, sans avoir acquis par les démarches de l'érudition humaine la connaissance des saints Livres, il pénétrait pourtant avec une étonnante acuité jusqu'au plus profond des Ecritures d. L'esprit nombreux et varié des prophètes vint habiter en lui avec toute la plénitude et la diversité de sa grâce : l'homme de Dieu, à distance, pouvait faire sentir sa présence il était au courant de ce qui se déroulait très loin de lui il perçait à jour les secrets des cœurs et prédisait l'avenir. De tout cela nous possédons de nombreux témoignages très clairs : en voici quelques-uns.

4.- Un jour, au chapitre provincial d'Arles, le célèbre et saint prédicateur Antoine, associé maintenant à la gloire des confesseurs du Christ, prêchait aux frères, avec son éloquence si douce et agréable, sur le titre de la croix : Jésus de Nazareth, roi des Juifs . Et voilà que François, qui pourtant était à plus de cent lieues, apparut à la porte du chapitre, soulevé de terre, les bras en croix et adressant aux frères sa bénédiction. Cette apparition emplit l'âme des frères d'une vive consolation : preuve certaine, ils en étaient intimement convaincus, que la vision merveilleuse était due à la puissance du ciel. Le miracle ne s'était pas produit à l'insu de notre bienheureux Père, ce qui montre clairement combien son esprit était tout pénétré de la lumière de cette Sagesse éternelle : de tout ce qui se meut, elle est ce qu'il y a de plus rapide, elle pénètre partout à cause de sa pureté, elle se répand dans les âmes des saints dont elle fait des amis de Dieu et des prophètes .

5.- A Sainte-Marie de la Portioncule, les frères tenaient chapitre. L'un d'eux, se couvrant d'une excuse comme d'un manteau, se rebellait contre l'obéissance. Le saint qui, à ce moment, priait dans sa cellule, intercesseur et médiateur entre ses frères et Dieu, appela l'un d'eux et lui dit : « Frère, j'ai vu le diable juché sur les épaules de ce frère désobéissant et lui tenant le cou étroitement serré ; monté par un tel cavalier, il secoue le mors de l'obéissance et ne suit plus que les rênes de son instinct. Va donc lui dire de soumettre sans tarder ses épaules au joug de la sainte obéissance, puisque celui qui l'incite à le faire a prié, et qu'à sa prière le démon s'est enfui tout honteux ! » Aux paroles du messager, le frère reconnut son erreur et en conçut du remords : il alla se jeter aux pieds du vicaire du saint, s reconnut coupable, demanda son pardon, accepta et accomplit sa pénitence ; par la suite, il fut toujours humble et obéissant.

6.- Pendant une période de réclusion que s'était imposée le saint au sommet de l'Alverne, l'un de ses compagnons éprouvait un grand désir de posséder quelques-unes des paroles du Seigneur écrites de sa main. En effet, il était alors en proie à une sévère tentation non de la chair mais de l'esprit, et il espérait en être délivré par ce moyen, ou du moins la supporter plus aisément. Morose, angoissé, tenu par la honte, car c'était un homme humble, timide et simple, il n'osait s'en ouvrir au Père qu'il tenait en vénération. Mais ce que l'homme n'osa dire, l'Esprit de Dieu le révéla : le saint lui demanda d'apporter de l'encre et du parchemin, écrivit de sa propre main des Louanges pour le Seigneur, comme le frère l'avait désiré, et termina par une bénédiction à son adresse, puis il lui remit gentiment ce qu'il avait écrit : à l'instant, la tentation disparut. Le document a été conservé ; il a, depuis, rendu la santé à une multitude de malades. Ainsi éclate aux yeux de tous le mérite devant Dieu du copiste dont l'écriture a gardé une telle vertu.

7.- Une autre fois, une dame noble et pieuse s'en vint trouver le saint pour lui demander d'intercéder auprès du Seigneur en faveur de son mari afin de l'amener à de meilleurs sentiments : c'était un homme très dur qui l'empêchait de servir le Christ. François, compatissant, l'écouta, et commença par l'encourager elle-même à persévérer dans le bien, puis l'assura qu'elle connaîtrait bientôt la consolation souhaitée et lui ordonna : « Tu diras à ton mari, de la part de Dieu et de la mienne, que c'est maintenant le temps de la clémence, mais que viendra bientôt celui de la justice ». Elle fit confiance aux paroles du serviteur de Dieu, et après avoir reçu sa bénédiction retourna chez elle en hâte. Son mari vint à sa rencontre : elle lui transmit le message, anxieuse de l'accomplissement de la promesse, mais sûre du résultat. Or sa phrase était à peine terminée que l'Esprit de grâce s'empara de lui et transforma son cœur de pierre ; à partir de ce moment, il permit à sa pieuse épouse de servi Dieu en toute liberté, et lui-même, avec elle, se mit au service du Seigneur. Sur la proposition de sa sainte épouse, ils pratiquèrent tous deux la chasteté durant plusieurs années et s'en furent, tous deux, le même jour, rejoindre le Seigneur, elle le matin, lui le soir ; elle fut l'offrande du matin , et lui le sacrifice du soir .

8.- A Rieti, au temps où le serviteur de Dieu y était hospitalisé et soigné, on lui amena, couché sur un lit et atteint d'une grave maladie, un chanoine nommé Gédéon, homme sensuel et mondain, qui lui demanda en pleurant - et tous les assistants avec lui - de tracer sur lui le signe de la croix. Le saint lui dit : « Puisque tu n'as suivi jusqu'ici que les désirs de ta chair, sans crainte des jugements de Dieu, ce n'est pas à cause de toi mais à cause des prières ferventes de ceux qui intercèdent pour toi que je te marquerai du signe de la croix. Mais je t'assure, et tiens cela désormais pour certain, qu'il t'arrivera bien pis si tu retournes à ton vomissement après avoir été guéri ! » Il traça sur lui, de la tête aux pieds, un grand signe de croix ; tous les assistants entendirent craquer les vertèbres du malade, avec le bruit du bois sec que l'on casse entre ses mains. Notre homme qui gisait perclus se releva gaillard, éclatant en louanges pour Dieu. « Je suis guéri ! » s'écriait-il... Mais au bout de quelque temps, oubliant Dieu, il livra de nouveau son corps à l'impudicité  ; et un soir qu'il avait été reçu à dîner chez un autre chanoine et qu'il y était resté pour la nuit, la toiture s'écroula soudain. Cet événement montre bien, à lui seul, et la sévérité de la justice de Dieu pour les ingrats, et la véracité de l'esprit de prophétie qui animait François, ainsi que sa sûreté de vue même lorsque l'avenir était aléatoire à ce point.

9.- Vers la même période, qui suivait de près son retour des pays d'outre-mer, il était venu à Celano pour y prêcher. Un chevalier l'invita à sa table en insistant beaucoup et l'y força presque malgré ses réticences. Avant de se mettre à table, le saint, comme d'habitude, pria et loua Dieu ; il se tenait debout, les yeux au ciel, l'âme ravie en Dieu. Et il vit en esprit que pour cet homme l'heure de la mort et du jugement était proche. Sa prière achevée, il tira à part son hôte généreux et lui prédit sa mort prochaine, l'exhorta à se confesser et l'encouragea de toutes ses forces au bien. L'hôte obéit aussitôt, confessa tous ses péchés au compagnon du saint, mit de l'ordre dans sa maison , et se prépara de son mieux à accueillir la mort. Tandis que ses convives refaisaient leurs forces, le chevalier, pourtant sain et vigoureux d'apparence, rendit l'âme, emporté par une mort soudaine comme l'avait prédit l'homme de Dieu. Mais grâce à l'esprit de prophétie de François il avait eu la possibilité de s'équiper des armes de la pénitence afin d'éviter la damnation sans fin et d'être introduit, comme le promet l'Evangile, dans les tabernacles éternels .


[modifier] V. L'obéissance des créatures et la courtoisie de Dieu.

1.- Si les mystères et les secrets de Dieu étaient connus de son serviteur, François voyait aussi les éléments du monde lui obéir, et cela grâce à l'esprit du Seigneur qui l'avait investi et grâce au Christ, Sagesse et force de Dieu qui lui avait communiqué sa puissance. Un jour, par exemple, les médecins prescrivirent comme traitement une cautérisation, et les frères le pressaient instamment d'y consentir, pour la guérison de ses yeux. L'homme de Dieu, humblement, s'y soumit, car il vit là non seulement une chance de remédier à la maladie, mais aussi l'occasion d'un acte de courage et de force. A la vue des instruments de fer rougis au feu, sa chair eut un sursaut d'horreur bien naturel. Mais il s'adressa au feu comme à un frère ; au nom et par la puissance du Créateur il lui ordonna de tempérer pour lui son ardeur, « afin, dit-il, que j'aie la force de supporter ta caresse brûlante ». Le fer encore tout pétillant d'étincelles fut enfoncé dans sa chair délicate, et la cautérisation s'étendit de l'oreille au sourcil... Alors, rempli de Dieu et l'esprit débordant de joie, il dit aux frères : « Louez le Très-Haut car, à vrai dire, je n'ai pas senti la brûlure du feu et ma chair n'a pas eu à souffrir ».

2.- Très gravement malade à l'ermitage de Saint-Urbain, il sentait ses forces l'abandonner : il demanda du vin. On lui dit qu'il n'y en avait pas une goutte. Il se fit alors apporter de l'eau, la bénit d'un signe de croix, et aussitôt ce qui n'avait été jusque là que de l'eau pure se changea en un vin excellent. Ce que la pauvreté de l'ermitage rendait impossible fut obtenu par la pureté du saint. A peine en eut-il goûté que les forces lui revinrent : preuve manifeste que la boisson souhaitée lui fut accordée par Celui qui donne si largement, moins comme flatteuse pour le goût que comme bienfaisante pour la santé.

3.- Une autre fois l'homme de Dieu, voulant se retirer dans un ermitage pour s'adonner plus librement à la contemplation, accepta, - car il était à bout de forces d'utiliser l'âne d'un pauvre homme pour s'y faire conduire. On était alors en été, et son guide qui gravissait à pied la montagne à la suite du serviteur de Dieu, n'en pouvant plus de fatigue et de soif en ce chemin long et accidenté, se mit à crier avec véhémence qu'il mourrait sur place s'il n'avait pas de quoi boire. Sans perdre un instant, l'homme de Dieu descend de son âne, se met à genoux, lève les mains vers le ciel et ne s'arrête de prier que lorsqu'il se sent exaucé. Il s'adresse alors à l'homme : « Cours à ce rocher : tu y trouveras une source que le Christ, dans sa bonté, vient de faire jaillir de la pierre pour que tu puisses boire. » L'homme assoiffé courut à l'endroit indiqué, il put se désaltérer à cette eau jaillie du roc par la vertu d'un saint en prière, et c'est d'un rocher très dur que Dieu fit ruisseler de quoi le rafraîchir.

4.- Un jour que le serviteur du Seigneur prêchait à Gaète sur la place, la foule, par dévotion, se ruait sur lui pour le toucher ; pour fuir ces manifestations d'enthousiasme, il sauta seul dans une barque amarrée là. Et voilà que la barque, aux yeux étonnés de tous les assistants, s'éloigna du rivage et avança de quelques brasses vers le large, sans l'intervention d'aucun rameur, comme propulsée et dirigée par sa propre force. Puis elle se tint immobile sur les flots aussi longtemps que le saint décida de prêcher aux foules assemblées sur la place. Après le sermon, le peuple témoin du miracle reçut la bénédiction et fut congédié par le saint. C'est seulement ensuite que, sans autre impulsion que la volonté du ciel, la barque aborda au rivage. Les Créatures obéissent à Celui qui les a faites  ; elles se soumettent aussi sans résistance aux parfaits amis du Créateur et leur obéissent sans délai.

5.- Pendant un séjour qu'il fit à l'ermitage de Greccio, les habitants de la contrée subissaient désastre sur désastre : la grêle qui ravageait tous les ans moissons et vignes, des bandes de loups féroces qui s'en prenaient non seulement au bétail mais encore aux hommes. Le serviteur du Dieu tout-puissant, plein de délicatesse et de pitié, en était très affligé. Dans un sermon public il leur promit et se porta garant que le fléau s'éloignerait s'ils voulaient se confesser et faire de vrais actes de pénitence . Ils firent pénitence, conformément aux exhortations de François, et à partir de ce moment les fléaux disparurent, les périls périrent, les loups et la grêle cessèrent leurs ravages. Bien mieux : quand la grêle visitait les campagnes des alentours et s'approchait de leur région, elle s'arrêtait sur leurs confins ou prenait une autre direction.

6.- Un autre jour - c'était au cours d'une tournée de prédication dans la vallée de Spolète - il arriva en vue de Bevagna ; il aperçut un bosquet où des oiseaux de toute espèce s'étaient rassemblés par bandes entières. Sous l'impulsion de l'Esprit du Seigneur qui fit irruption en lui , il y courut aussitôt, les salua joyeusement et leur ordonna de se taire pour écouter attentivement la Parole de Dieu. Et il se mit à leur tenir un long discours sur les bienfaits que Dieu prodigue à ses créatures et sur les louanges que doivent donc lui rendre même les petits oiseaux. Ce discours provoquait chez les oiseaux de joyeuses manifestations : ils allongeaient le cou, déployaient leurs ailes, ouvraient le bec et regardaient attentivement François comme pour mieux se pénétrer de la puissance admirable de ses paroles. - C'est à bon droit que cet homme plein de Dieu se sentait enclin, pour des créatures privées de raison, à de tendres sentiments d'humanité, puisqu'elles-mêmes, à leur tour, éprouvaient pour lui une merveilleuse inclination, jusqu'à écouter ses instructions, obéir à ses ordres, se réfugier en toute sécurité dans ses bras, et rester volontiers avec lui lorsqu'il lui plaisait de les retenir.

7.- Lors d'une tentative de traversée pour conquérir outremer la palme du martyre (ce que malheureusement la tempête l'empêcha de réaliser) la courtoisie prévoyante du Pilote universel vint à son secours pour l'arracher à la mort, lui et tout un équipage, et pour manifester en plein abîme ses merveilles en faveur de François. Ce dernier, en effet, voulant revenir d'Esclavonie en Italie, était monté, absolument démuni de tout, sur un navire ; or, à l'heure même de l'embarquement, un inconnu envoyé par Dieu au secours de son petit pauvre, se présenta porteur des vivres nécessaires, appela l'un des matelots et les lui remit avec la consigne de les distribuer en temps opportun à ceux qui n'avaient rien. - Les vents soufflèrent avec tant de violence que les jours passaient sans qu'on pût aborder nulle part ; les matelots étaient à bout de provisions : il ne restait plus que la maigre ration d'aumônes offertes par le ciel au bienheureux. Grâce aux prières et aux mérites de celui-ci, la puissance de Dieu les multiplia tant et si bien que, malgré le retard occasionné par la tempête qui continuait de sévir, elles suffirent largement aux besoins de tous jusqu'à l'arrivée au port d'Ancône, but du voyage.

8.- Une autre fois, s'en allant prêcher avec un frère entre la Lombardie et la marche de Trévise, ils furent tous deux bloqués par la nuit sur la rive du Pô. Continuer dans cette obscurité sans voir le fleuve et au milieu des marais était très dangereux. Son compagnon insistait pour que, dans une situation aussi sérieuse, on implorât l'aide du ciel. Avec son immense confiance, l'homme de Dieu répondit : « S'il plaît à sa bonté, Dieu est assez puissant pour dissiper ces ténèbres et nous accorder le bienfait de sa lumière. » 0 merveille ! A peine avait-il parlé qu'une lumière miraculeuse les environna et, bien qu'au-delà régnât la nuit, ils voyaient clairement leur route et, dans un grand rayon, jusqu'à l'autre rive du fleuve, tous les alentours.

9.- Si le rayonnement de la clarté du ciel précédait ainsi leur marche au sein de la nuit, c'était pour démontrer que les ténèbres de la mort ne parviennent pas à ensevelir ceux qui suivent la Lumière de la Vie sans dévier du chemin qu'elle leur trace. L'admirable splendeur de cette lumière avait été le guide de leur corps et le réconfort de leur âme ; après une longue route, François et son compagnon arrivèrent sans encombre, en chantant des hymnes et des cantiques de louange, à l'hospice où ils devaient descendre.

Quel homme merveilleux et admirable ! Pour lui le feu tempère son ardeur, l'eau change de goût, la roche fournit l'eau à profusion ; les objets inanimés se mettent à son service, des animaux féroces se convertissent à la douceur, des êtres sans raison l'écoutent avec application ; le Seigneur lui-même, le maître de toutes choses, accède avec bienveillance à ses désirs : sa largesse lui fournit la nourriture, et sa lumière lui sert de guide... Cet homme, qui était parvenu à la plus éminente sainteté, voyait toute créature se mettre à son service et le Créateur lui-même condescendre à ses désirs.


[modifier] VI. Les Stigmates

1.- Un mot résume tout François : fidèle serviteur du Christ. Or, deux ans avant sa mort, ayant commencé un carême en l'honneur de saint Michel sur une montagne très élevée qu'on appelle l'Alverne, il sentit plus abondamment que jamais la douceur de la contemplation céleste, l'ardeur des désirs surnaturels et la profusion des grâces divines. Transporté en Dieu par un désir d'une fougue toute séraphique et transformé, par les élans d'une tendre compassion, en Celui qui, dans son excès d'amour voulut être sacrifié, il priait un matin sur le versant de la montagne. C'était aux environs de l'Exaltation de la sainte Croix. Et voici qu'il vit descendre du haut du ciel comme un séraphin aux six ailes flamboyantes qui, d'un vol très rapide, arriva près de l'endroit où se tenait l'homme de Dieu. Le personnage lui apparut alors non seulement muni d'ailes mais aussi crucifié, les mains et les pieds étendus et attachés à une croix ; quant aux ailes, deux s'élevaient au-dessus de sa tête, deux autres restaient éployées pour le vol, les deux dernières lui voilaient le corps.

2.- Cette apparition plongea François dans une profonde stupeur, tandis qu'en son âme se mêlaient la tristesse et la joie : une joie débordante à la vue du Christ venu se manifester à lui d'une manière aussi miraculeuse que familière, mais en même temps une intense douleur, car la vision de la croix transperçait son âme d'un glaive de douleur et de compassion. Celui qui apparaissait ainsi extérieurement l'éclairait aussi intérieurement, et François comprit : il savait que les souffrances de la Passion ne peuvent en aucune façon atteindre un séraphin qui est un esprit immortel ; mais cette vision lui avait été envoyée pour lui apprendre que ce n'était pas le martyre de son corps, c'était l'amour incendiant son âme qui devait le transformer à la ressemblance de Jésus-Christ crucifié. - Après une conversation familière, mais qui resta secrète, la vision disparut, mais elle lui avait enflammé le cœur d'une ardeur séraphique, et lui avait laissé imprimée en pleine chair la ressemblance extérieure avec le crucifié, comme l'empreinte d'un cachet sur une cire qu'avait d'abord fait fondre la chaleur du feu.

3.- Aussitôt en effet commencèrent à apparaître dans ses mains et dans ses pieds les traces des clous : la tête de ces clous était visible dans la paume des mains et sur le dessus des pieds ; la pointe ressortait de l'autre côté. La tête était ronde et noire ; la pointe, assez allongée, comme rabattue et recourbée, faisait saillie au milieu d'un bourrelet de chairs au-dessus de la peau. Sous les pieds, la pointe tordue des clous était à ce point saillante que non seulement elle lui interdisait d'appuyer la plante des pieds sur le sol, mais qu'on pouvait même facilement passer un doigt de la main dans l'arc de cercle qu'elle formait en se recourbant : j'en ai reçu personnellement le témoignage de ceux qui le virent de leurs propres yeux. Au côté droit, comme entrouvert par une lance, s'étendait une plaie rouge d'où coulait fréquemment et abondamment son sang précieux qui mouillait caleçons et tunique. Les frères chargés de laver son linge constatèrent à n'en pouvoir douter que le serviteur du Seigneur portait dans son côté comme aux mains et aux pieds l'empreinte réelle de sa ressemblance avec le crucifié.

4.- Il était impossible de cacher aux frères de son entourage des stigmates imprimés de façon si apparente ; cet homme plein de Dieu le comprenait bien, mais il craignait de divulguer par là le secret du Seigneur , et son âme fut la proie du doute et de cet anxieux débat : devait-il publier, devait-il taire sa vision ? Tenaillé par sa conscience, il finit par consulter quelques-uns de ses frères les plus intimes ; avec grande crainte il leur raconta tout le déroulement de l'apparition ; celui qui lui était apparu, ajouta-t-il pourtant, lui avait révélé certains secrets qu'il ne devait communiquer à personne tant qu'il vivrait. Quand le véritable amour eut transformé l'ami du Christ à la ressemblance exacte de Celui qu'il aimait, et quand les quarante jours prévus se furent écoulés sur la montagne et dans la solitude, la Saint-Michel arriva ; et François, l'homme évangélique, descendit de la montagne , portant l'image du crucifié non point sculptée sur des tables de pierres ou de bois par la main d'un artisan, mais reproduite en sa propre chair par le doigt du Dieu vivant .

5.- L'humble saint avait beau mettre tout son soin à cacher ces stigmates sacrés : le Seigneur lui-même, pour sa gloire, avait décidé d'accomplir par eux des miracles au grand jour, afin de rendre publique par des prodiges incontestés leur puissance cachée, qui devait rayonner au milieu des épaisses ténèbres du monde, comme un astre fulgurant. Non loin de l'Alverne, par exemple, avant que le saint vint y séjourner, périodiquement de noirs nuages se formaient sur la montagne, s'accumulaient et retombaient en violentes tempêtes de grêle anéantissant les récoltes. Mais après la grandiose et bienheureuse apparition, le fléau régulier de la grêle prit fin, à l'étonnement et à la joie des habitants : le ciel lui-même prenait un visage calme inhabituel, pour proclamer à la fois l'excellence de la vision et la puissance des stigmates reçus en cet endroit.

6.- A la même époque une peste dangereuse sévissait dans la province de Rieti et frappait bœufs et moutons qui languissaient sans espoir apparent de guérison. Or un homme craignant Dieu eut une vision durant, la nuit : il fut averti d'avoir à se rendre vite à l'ermitage des frères où le bienheureux Père faisait alors un séjour, de demander à ses compagnons l'eau dans laquelle François s'était lavé les mains et les pieds, et d'en asperger tous les animaux malades : ainsi la peste serait radicalement vaincue. Notre homme n'eut rien de plus pressé que d'exécuter l'ordre. Et Dieu conféra à l'eau qui avait coulé sur les plaies sacrées une telle vertu que, sitôt touchées par la moindre goutte dont on les aspergeait, les bêtes pantelantes retrouvaient leurs forces et, comme si elles n'avaient jamais rien eu, couraient au pâturage ; le fléau de la peste avait disparu.

7.- Ses mains étaient douées d'une telle puissance que leur contact sauveur rendait la santé aux malades, la sensibilité et le mouvement aux membres secs et paralysés, la vie aux mourants. De tous ses miracles, je n'en rappellerai que deux, pour faire bref et en anticipant un peu.

A Ilerda, un certain Jean, qui avait de la dévotion pour le bienheureux François, avait reçu un soir des coups et des blessures si atroces que l'on croyait bien qu'il n'irait pas jusqu'au matin. Notre très saint Père lui apparut miraculeusement et toucha de ses mains les blessures : à l'instant même le blessé se retrouva parfaitement sain et solide, et toute la contrée proclama que François le porte-croix méritait toute sa vénération. Qui pourrait en effet considérer sans admiration le fait que cet homme bien connu ait ressenti pour ainsi dire au même moment la torture de plaies béantes et aussitôt la joie de la santé recouvrée ? Qui pourrait rappeler ce miracle sans éclater en actions de grâces ? Quel cœur croyant pourrait enfin méditer sans dévotion cette merveille de puissance et d'amour ?

8.- A Potenza, ville d'Apulie, un clerc nommé Roger était en train de se gausser intérieurement des stigmates de saint François, avec désinvolture et scepticisme ; soudain il ressentit un coup dans sa main gauche, qui était gantée. Il eut la sensation qu'une flèche avait été tirée. Le gant, lui, était demeuré rigoureusement intact. Trois jours durant une douleur atroce le tenailla. Le cœur plein de remords, il invoquait le saint et l'adjurait, par ses glorieux stigmates, de le secourir ; il retrouva la pleine santé, toute douleur disparut, aucune trace de blessure ne demeura. - Il ressort clairement de tout cela que ces marques vénérées furent imprimées et dotées de vertus miraculeuses par la puissance de Celui auquel seul appartient de blesser et de soigner, de frapper les obstinés et de guérir les cœurs contrits.

9.- Si le bienheureux reçut le privilège particulier et l'insigne honneur des stigmates, c'est à juste titre, car toute son ardeur, en public comme en privé, ne connaissait qu'un seul objet : la croix du Seigneur. Sa douceur, son austérité et son humilité ; son obéissance, sa pauvreté et sa chasteté son repentir, ses larmes, sa compassion, son zèle apostolique, son désir du martyre, ses excès d'amour, bref tout l'éventail des vertus dont le Christ est l'exemplaire, à quoi d'autre pouvaient-elles prétendre qu'à l'assimiler au Christ dont elles l'avaient préparé à recevoir les saints stigmates ? A partir de sa conversion, tout le cours de sa vie ne fut qu'une représentation des mystères de la croix du Christ, et en finale, à la vue du crucifié, sublime et humble séraphin, c'est lui-même qui tout entier, par une puissance divine et enflammée, fut transformé en l'image qu'il avait sous les yeux. Ainsi l'ont attesté ceux qui ont vu, qui ont touché, qui ont embrassé les stigmates et qui, la main sur les Evangiles, ont confirmé leur témoignage par l'assurance plus grande encore du serment, jurant que telle était la réalité, et que c'était bien là ce qu'ils avaient vu.


[modifier] VII. Son Trépas

1.- L'homme de Dieu, crucifié désormais avec le Christ , tant dans sa chair que dans son âme, était donc transporté en Dieu avec toute la flamme de son amour séraphique ; il semblait avoir été transpercé aussi par le zèle des âmes et, avec le Sauveur crucifié, il avait soif du salut des hommes. C'est pourquoi il faisait transporter son corps à demi-mort (les clous qui ressortaient des pieds lui interdisaient la marche) par les villes et les bourgs ; tel ce deuxième ange montant de l'Orient , il voulait allumer la flamme de l'amour de Dieu dans le cœur des serviteurs du Très-Haut, guider leur pas dans le chemin de la paix et les marquer au front du signe du Dieu vivant. Il aurait bien voulu aussi revenir à ses premiers exercices d'humilité, le service des lépreux par exemple, comme au début de sa conversion, et traiter en esclave, comme auparavant, son pauvre corps délabré par tant de fatigues.

2.- Il se proposait, à la suite du Christ, de nouveaux exploits, et l'épuisement de son corps n'ôtait pas à son esprit vaillant et courageux, l'espoir de vaincre l'ennemi en de nouveaux combats. Mais Dieu voulait accroître les mérites de son petit pauvre, et les mérites ne trouvent leur perfection que dans la perfection de la patience  : François devint la proie de toutes sortes de maladies si pénibles qu'aucun de ses membres n'échappa aux griffes de violentes douleurs. Il finit par perdre toute sa chair , ne gardant que la peau sur les os . Mais quand il était relancé par la douleur, il ne donnait pas à ses souffrances le nom d'ennemies, mais celui de sœurs ; il les supportait avec une patience joyeuse, il en rendait grâces et louanges au Seigneur. Les frères qui l'assistaient croyaient voir un autre Paul se glorifier, se réjouir et s'humilier de ses faiblesses et c'est Job qu'ils évoquaient en admirant sa force d'âme et sa sérénité.

3.- Longtemps à l'avance, il connut l'heure de sa mort, et lorsqu'elle fut proche il annonça aux frères qu'il quitterait bientôt son corps, cette tente , où son âme avait campé ; le Seigneur le lui avait révélé. - Deux ans après avoir reçu les stigmates, c'est-à-dire vingt ans après sa conversion, il demanda à être transporté à Sainte-Marie de la Portioncule, afin de payer son tribut à la mort et de recevoir en échange et en récompense l'éternité, au lieu même où, par la mère de Dieu, il avait connu lui aussi l'esprit de grâce et de perfection. Une fois arrivé là, voulant montrer par l'exemple qu'il n'avait rien de commun avec le monde, en cette maladie qui devait être la dernière, il se fit déposer nu sur la terre nue, afin qu'en cette dernière heure, celle où peut-être l'ennemi livrerait le suprême assaut, il puisse lutter nu contre un adversaire nu. Il gisait là, cet athlète nu, couchésur la terre et dans la poussière, la main gauche sur la plaie du côté droit pour la soustraire aux regards, fixant le ciel, comme il aimait à le faire, d'un visage serein, et aspirant de tout son être à la gloire éternelle. Et il se mit à glorifier le Très-Haut pour tant de joie : s'en aller vers lui entièrement libre, débarrassé de tout.

4.- L'heure approchait ; il fit venir tous les frères alors présents à la Portioncule et, avec quelques paroles de consolation pour adoucir leur chagrin, les exhorta de tout son cœur de père à aimer Dieu. Comme héritage il leur laissa et leur légua en propriété la pauvreté et la paix ; il leur recommanda de toujours orienter leurs désirs vers les biens éternels et de se prémunir contre les dangers du monde ; il les encouragea, avec toute la force persuasive de sa parole, à suivre parfaitement les traces de Jésus crucifié. Tous ses fils formaient comme une couronne autour du patriarche des pauvres ; le saint, presque aveugle, non de vieillesse mais à force de larmes, et proche de la mort, étendit les mains, les deux bras entrecroisés (il a toujours aimé ce signe) et il bénit tous ses frères, les absents comme les présents, par la puissance et au nom du Crucifié.

5.- Ensuite il demanda la lecture du texte de saint Jean qui commence ainsi : « Avant la fête de la Pâque, Jésus, sachant que l'heure était venue pour lui de passer de ce monde auprès du Père, après avoir aimé les siens qui étaient dans ce monde, il les aima jusqu'à la fin.. . Il voulait entendre, dans ce passage de l'Evangile, l'appel du Bien-Aimé frappant à la porte , ce Bien-Aimé dont il n'était plus séparé que par la mince cloison de la chair. Enfin, tous les desseins de Dieu s'étant réalisés en lui, le bienheureux s'endormit dans le Seigneur , en priant et en chantant un psaume ; son âme très sainte se dégagea de la chair pour être absorbée dans 1'abîme de la clarté de Dieu.

Exactement à la même heure, un de ses frères et compagnons, connu pour sa sainteté, vit l'âme bienheureuse monter tout droit vers le ciel sous la forme d'une étoile splendide portée par une blanche nuée au-dessus d'une immense étendue d'eau ; âme brillante de pureté et rayonnante de mérites accumulés, elle montait avec toute la richesse des grâces reçues et des vertus qui l'avaient conformée à Dieu, pour jouir sans retard de la vision de la lumière et de la gloire éternelles.

6.- Dans la Terre de Labour, frère Augustin, un homme cher à Dieu qui était alors ministre des frères, touchait à sa fin lui aussi et avait même déjà perdu la parole depuis assez longtemps ; à la stupeur de ceux qui l'entouraient, il se mit à crier soudain : « Attends-moi, Père, attends-moi ! J'arrive, je viens avec toi ! » Abasourdis, les frères lui demandent à qui il s'adresse ainsi. Et lui de répondre qu'il voit partir au ciel le bienheureux François ; et en disant ces mots, à l'instant même, lui aussi entra pour son bonheur dans le repos.

Vers la même époque, l'évêque d'Assise se rendait en pèlerinage vers le sanctuaire de Saint-Michel au Mont-Gargan. Le bienheureux François lui apparut, tout joyeux, à l'heure même de son trépas, et lui annonça qu'il quittait ce monde pour s'en aller au ciel dans la joie. Le lendemain au réveil, l'évêque raconta sa vision, revint à Assise, s'informa et acquit la certitude que le bienheureux Père avait quitté le monde au moment où il était venu lui en annoncer la nouvelle.

7.- La sainteté de François, Dieu, dans son immense bonté, voulut encore la manifester par des prodiges après sa mort. On l'invoquait, et en considération de ses mérites la puissance de Dieu rendait la vue aux aveugles, l'ouïe aux sourds, la parole aux muets, le mouvement et la sensibilité aux boiteux et aux paralytiques ; scléroses, contractures et fractures sont guéries ; il libère des prisonniers, ramène des naufragés au port du salut ; à des femmes sur le point de mourir en couches il accorde une délivrance facile ; il chasse le démon du corps des possédés, rend la santé à des hémoptysiques, à des lépreux, à des blessés aux plaies mortelles ; mieux que tout cela encore : il ressuscite des morts.

8.- Dans tous les pays du monde, c'est une profusion incessante de bienfaits de Dieu dus à son entremise. Moi-même, qui ai rédigé ce qu'on vient de lire, j'en ai fait l'expérience, et je l'ai éprouvé pour mon propre compte. Encore tout enfant, j'étais gravement malade ; il a suffi que ma mère fasse un vœu à notre bienheureux Père François, et je fus arraché à la gueule de la mort, et rendu sain, sauf et gaillard à la vie. J'en garde un vif souvenir, et je tiens à le proclamer publiquement afin que mon silence ne me fasse pas ranger au nombre des ingrats. Reçois donc, ô Père saint, malgré leur indigence et leur indignité disproportionnée à tes mérites, toutes nos actions de grâces ; en accueillant nos prières excuse nos fautes, et intercède toi-même pour arracher aux maux présents tes fidèles et tes dévots, et pour les conduire au bonheur éternel.

9.- Il faut ici conclure. Nous avons passé en revue la conversion du bienheureux François, l'efficacité de sa prédication, l'excellence de ses sublimes vertus, son esprit prophétique et son intelligence des Ecritures, la docilité des créatures privées de raison, la réception des stigmates, et son célèbre passage de ce monde au ciel ; que le lecteur considère ces sept témoignages, et constate que par eux il est présenté au monde entier comme le grand héraut du Christ, portant sur sa personne le signe du Dieu vivant  ; ce rôle qui lui fut dévolu lui vaut notre vénération, son enseignement notre adhésion confiante, sa sainteté notre admiration. Nous qui sortons d'Egypte marchons donc à sa suite en toute sécurité : brandissant devant nous la croix du Christ, il divisera la mer, nous fera traverser les déserts et franchir le Jourdain de la mort, pour qu'enfin, par son intercession, nous introduise dans la terre des vivants, la Terre Promise, Jésus Notre-Sauveur et notre guide, auquel soient toute louange, tout honneur et toute gloire, avec le Père et l'Esprit-Saint, en Trinité parfaite, dans les siècles des siècles. Amen.


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